Catégorie : Chronique d'un instant suspendu - Voir la liste complète de nos publications

La lecture 

L’ouverture d’un livre fermé ressemble étrangement à un rite d’initiation, au franchissement d’un seuil invisible où le monde ordinaire abdique face à l’immensité d’une conscience souveraine. À l’instant précis où les yeux se posent sur les premières lignes, une alchimie secrète s’opère. Ce n’est plus seulement du papier, de l’encre et de la cellulose assemblés par la main des hommes, c’est un espace-temps qui se dilate, un territoire vierge où l’esprit s’affranchit de ses pesanteurs coutumières. L’ivresse de la lecture commence ici, dans cette promesse tacite d’évasion et de métamorphose, dans cette certitude que, l’espace de quelques chapitres, nous ne serons plus tout à fait les mêmes.
 
Il y a dans la lecture une forme de vertige comparable à celle des grands voyageurs ou des mystiques. C’est une ivresse lucide, un transport qui ne narcotise pas l’intelligence mais l’aiguise, la porte à son paroxysme. Lorsque le style d’un auteur nous saisit, c’est tout notre système nerveux qui vibre à l’unisson de sa phrase. Le rythme de la syntaxe devient notre propre souffle, le tempo des mots dicte les battements de notre cœur. On oublie la pièce où l’on se trouve, le tumulte de la rue, l’urgence des obligations. Le réel s’efface pour laisser toute la place à une réalité plus dense, plus vraie, filtrée par la clarté d’un regard singulier. Cette submersion volontaire procure une jouissance rare , celle d’être à la fois soi-même et un autre, d’habiter des consciences multiples tout en conservant le privilège souverain de l’intériorité.
 
Ce bonheur intime s’accompagne d’une énergie prodigieuse. Loin d’être une activité passive ou un simple refuge de l’esprit fatigué, la lecture est un foyer d’incandescence. Les livres brassent des forces telluriques, la colère, l’exaltation, la mélancolie, la fureur de vivre, le désir absolu. En nous traversant, ces énergies réveillent en nous des zones d’ombre ou de lumière que nous ignorions. Un poème de Baudelaire, une tirade de Shakespeare, une fulgurance philosophique de Nietzsche ou la sensualité d’un roman de Proust agissent comme des décharges électriques. Ils secouent la torpeur quotidienne, réactivent notre capacité d’émerveillement et de révolte. Cette vitalité textuelle insuffle un élan créateur. Pour moi elle démontre que la pensée humaine est capable de s’élever au-dessus du chaos du monde pour bâtir des cathédrales de mots, des refuges durables contre l’éphémère.
 
Lire, c’est aussi faire l’expérience salvatrice d’une compagnie infinie. Dans la solitude à une terrasse, le lecteur n’est jamais seul. Il converse avec les morts et les vivants, avec les génies de tous les siècles qui ont déposé dans les marges de leurs livres le meilleur d’eux-mêmes. Oui cette conversation silencieuse tisse une immense fraternité invisible. Savoir que d’autres, avant nous, ont éprouvé les mêmes doutes, les mêmes élans mystiques, les mêmes désespoirs amoureux et les mêmes fulgurances, procure un apaisement souverain. C’est la certitude que nos joies et nos peines s’inscrivent dans une fresque universelle. Le livre devient alors ce miroir tendu vers l’humanité, révélant nos grandeurs et nos misères avec une impitoyable et bienveillante clarté.
 
L’énergie de la lecture réside enfin dans sa puissance subversive. Dans une époque saturée d’informations instantanées, de slogans creux et de sollicitations permanentes qui fragmentent l’attention, s’immerger dans un long texte exige une discipline de l’esprit, mais offre en retour une liberté inestimable. Accepter de se perdre dans les méandres d’un roman, c’est résider dans l’épaisseur du temps, c’est refuser la tyrannie de l’immédiateté. C’est réapprendre à penser contre son propre camp, à douter de ses certitudes, à cultiver cette complexité qui fait la noblesse de la condition humaine.
 
Au bout du compte, cette ivresse ne s’épuise jamais. Chaque livre refermé laisse en nous une trace indélébile, une sédimentation invisible qui façonne notre sensibilité et notre rapport au monde. Les pages tournées sont autant de vies vécues par procuration, autant de feux alloués dans la nuit de notre ignorance. Et lorsque, fatigué par le tumulte du monde, on rouvre un recueil de poésie ou un grand roman, la magie opère à nouveau, intacte et souveraine, nous rappelant que tant qu'il y aura des livres pour murmurer à nos consciences, l’esprit humain gardera chevillée au corps cette invincible, cette magnifique énergie de vivre et de comprendre.
 
Guido - Christophe Semelier 
 

La Joie 

Il est des matins où l'envie d'écrire est présente, et entre deux rendez-vous médicaux, entre deux perfusions, je n'ai rien d'autre à faire qu'à écrire, qu'à penser ou qu'à réfléchir... alors pourquoi ne pas vous parler de la joie !

Le produit qui goutte doucement au bout du cathéter dicte un tempo que l'on ne choisit pas. Dans ce silence de box blanc, le corps encaisse pendant que l'esprit, par un formidable instinct de survie, prend le large. C’est une parenthèse forcée, un temps arrêté où le monde extérieur continue de tourner sans nous, tandis que nous faisons face à notre propre architecture intérieure. Dans ce décor stérile, où l'odeur de l'alcool à 90 degrés le dispute à la froideur du métal, la pensée vagabonde. Elle s'échappe par la fenêtre entrouverte, va s'accrocher à un souvenir d'embruns salés, ou cherche à raviver la flamme d'une mélodie aimée, d'un accord de guitare ou de la vibration d'une toile oubliée.

La joie, ici, n'a rien d'une évidence béate. Elle n'est pas le fruit d'une insouciance artificielle. Elle ressemble plutôt à une insubordination intime, à un pied de nez discret opposé à la lourdeur des protocoles. Elle surgit là où on l'attend le moins, arrachée au carcan de la maladie, le timbre rassurant d'un soignant qui désamorce l'angoisse d'un mot, la lumière rasante d'un soleil d'automne sur le carrelage, ou simplement le soulagement fugace d'une douleur qui s'apaise. C'est une grâce têtue, un frémissement souterrain qui refuse de s'éteindre malgré les bilans sanguins et les compteurs qui s'affolent.

Et lorsque cette étincelle cherche à s'incarner, elle trouve sa trace sur les lèvres. Rien n’est plus simple ni plus redoutable qu’un sourire dans ces moments-là. Il ne règle rien, n'efface ni la fatigue des cellules ni l'âpreté des traitements, mais il dresse une barricade. Quand la carrosserie fatigue et que le dossier médical pèse lourd sur la table, esquisser ce mouvement est une manière de rappeler à la vie qu’on est toujours là, occupants têtus de sa propre existence. Les traits se détendent, l'air refait surface dans une cage thoracique un peu trop étroite, et la météo intérieure s'éclaircit.

Il y a dans ces couloirs de l'hôpital une humanité brute, sans fard. Ceux qui partagent ces traversées silencieuses se reconnaissent à demi-mot. Un regard complice échangé entre patients, un clin d'œil à l'infirmière qui manie l'aiguille avec dextérité et douceur, et c’est tout un pan de la solitude qui s'effondre. On ne subit plus seulement la traversée, on y remet du lien, de la chaleur humaine. Ce simple contact désarme les peurs et rend la rudesse du parcours un peu plus hospitalière. On s'aperçoit alors que la dignité ne réside pas dans la force brute, mais dans cette capacité à rester perméable à la beauté du monde, même depuis un lit médicalisé.

La joie et le sourire partagent cette même nature d’éphémère et d’indispensable. Ils ne s’accumulent pas dans des coffres-forts, ils ne se programment pas. Ils se vivent dans la fulgurance d’une seconde où tout s’aligne. Ils nous rappellent que le bonheur n'est pas une ligne d'arrivée lointaine, une chimère après laquelle courir, mais une succession de petits riens sauvés du naufrage, une réminiscence de liberté, l'évocation d'un tableau ancien, la promesse d'un prochain voyage à la voile, ou la simple conscience d'être vivant, ici et maintenant.

Alors, entre deux perfusions, entre deux moments suspendus, laissons cette petite musique intérieure reprendre ses droits. C'est un choix lucide, un acte de résistance pure face à la fatalité. Laissons la lumière entrer par les fissures de l'armure, et l'esprit vagabonder là où les aiguilles, fort heureusement, ne pourront jamais l'atteindre.

Guido - Christophe Semelier

L'Art d'être Soi 

L’art d’être soi dans un monde de copies, c’est le grand chantier d’une vie sans garde-fou.

Dès le premier souffle, on nous jette sous les projecteurs d'un théâtre déjà monté. La pièce est écrite, les rôles sont distribués, les décors peints, les trajectoires fléchées. On nous apprend la langue commune, les manières acceptables, et cette manie d'éteindre nos feux pour ne pas faire d'ombre au troupeau.

Pourtant, sous le bruit du monde, il y a un secret plus vaste. Une fréquence pure. La vraie tragédie n'est pas de rater l'or, de couler ou d'échouer. La tragédie, c'est d'exceller dans le rôle d'un autre. C'est d'abandonner son âme sur l'autel de la norme, puis de rentrer seul, le soir, s'enfermer dans la cage d'un regard qui ne nous appartient même pas.

Vouloir plaire à chacun est une abdication lente. C'est effacer son visage dans une eau troublée. Le jugement des autres n'est qu'un miroir truqué, à vouloir s'y ajuster, on s'y rabote, on s'y taille dans la chair. On rabaisse sa propre lumière pour rassurer la pénombre des voisins. On devient une ombre polie, applaudie par des spectateurs de passage qui fuiront la salle au premier coup de vent.

Mais le regard des gens ne parle jamais de nous. Il ne raconte que leurs propres failles, leurs peurs étriquées, leurs rêves abandonnés au bord du chemin. Voir un homme debout, aligné sur son axe, renvoie le résigné à son propre renoncement. Leur hargne n'est que le cri d'une cage fermée.

Au bout du compte, il existe une loi brute, sans détour, on naît seul, et l'on repart seul. De la première traversée jusqu'au dernier ancrage, la seule compagnie constante, c'est cet esprit souverain en nous. Nul autre ne ressent nos tempêtes intérieures, nul ne portera nos doutes, nul ne tiendra la barre à notre place au cœur de la nuit.

Les compagnons de route aussi chers soient-ils ne font que partager un tronçon d'île, une escale, une saison. Puisque la traversée est personnelle, pourquoi immoler nos passions sur le pyral des attentes d'autrui ? Pourquoi sacrifier sa vérité pour un monde qui s'éparpillera demain ?

Tomber les masques est un acte de tri absolu. Cela fait fuir ceux qui n'aimaient que le rôle joué, et libère la place pour les êtres véritables. Ceux qui n'exigent aucune case, ceux qui accueillent la totalité d'un homme ses angles d'or, ses zones d'ombre, ses blessures et ses élans.

Quitter le théâtre, c'est cesser la grande fatigue. Ressembler aux autres demande une énergie folle. Être soi, c'est enfin poser les armes. C'est la fin de l'effort inutile. C'est l'alignement parfait.

Au dernier couchant, quand le silence se fera sur le pont, la seule question qui comptera ne sera pas de savoir si nous avons plu. La seule question sera,  Ai-je honoré ma propre existence, sauvage, libre et sincère ?

Le plus beau cadeau à s'offrir aujourd'hui, c'est de saluer la petitesse d'un sourire distrait, de lâcher les amarres, et de marcher, enfin, vers son propre sommet.

Guido - Christophe Semelier