La Joie

Il est des matins où l'envie d'écrire est présente, et entre deux rendez-vous médicaux, entre deux perfusions, je n'ai rien d'autre à faire qu'à écrire, qu'à penser ou qu'à réfléchir... alors pourquoi ne pas vous parler de la joie !

Le produit qui goutte doucement au bout du cathéter dicte un tempo que l'on ne choisit pas. Dans ce silence de box blanc, le corps encaisse pendant que l'esprit, par un formidable instinct de survie, prend le large. C’est une parenthèse forcée, un temps arrêté où le monde extérieur continue de tourner sans nous, tandis que nous faisons face à notre propre architecture intérieure. Dans ce décor stérile, où l'odeur de l'alcool à 90 degrés le dispute à la froideur du métal, la pensée vagabonde. Elle s'échappe par la fenêtre entrouverte, va s'accrocher à un souvenir d'embruns salés, ou cherche à raviver la flamme d'une mélodie aimée, d'un accord de guitare ou de la vibration d'une toile oubliée.

La joie, ici, n'a rien d'une évidence béate. Elle n'est pas le fruit d'une insouciance artificielle. Elle ressemble plutôt à une insubordination intime, à un pied de nez discret opposé à la lourdeur des protocoles. Elle surgit là où on l'attend le moins, arrachée au carcan de la maladie, le timbre rassurant d'un soignant qui désamorce l'angoisse d'un mot, la lumière rasante d'un soleil d'automne sur le carrelage, ou simplement le soulagement fugace d'une douleur qui s'apaise. C'est une grâce têtue, un frémissement souterrain qui refuse de s'éteindre malgré les bilans sanguins et les compteurs qui s'affolent.

Et lorsque cette étincelle cherche à s'incarner, elle trouve sa trace sur les lèvres. Rien n’est plus simple ni plus redoutable qu’un sourire dans ces moments-là. Il ne règle rien, n'efface ni la fatigue des cellules ni l'âpreté des traitements, mais il dresse une barricade. Quand la carrosserie fatigue et que le dossier médical pèse lourd sur la table, esquisser ce mouvement est une manière de rappeler à la vie qu’on est toujours là, occupants têtus de sa propre existence. Les traits se détendent, l'air refait surface dans une cage thoracique un peu trop étroite, et la météo intérieure s'éclaircit.

Il y a dans ces couloirs de l'hôpital une humanité brute, sans fard. Ceux qui partagent ces traversées silencieuses se reconnaissent à demi-mot. Un regard complice échangé entre patients, un clin d'œil à l'infirmière qui manie l'aiguille avec dextérité et douceur, et c’est tout un pan de la solitude qui s'effondre. On ne subit plus seulement la traversée, on y remet du lien, de la chaleur humaine. Ce simple contact désarme les peurs et rend la rudesse du parcours un peu plus hospitalière. On s'aperçoit alors que la dignité ne réside pas dans la force brute, mais dans cette capacité à rester perméable à la beauté du monde, même depuis un lit médicalisé.

La joie et le sourire partagent cette même nature d’éphémère et d’indispensable. Ils ne s’accumulent pas dans des coffres-forts, ils ne se programment pas. Ils se vivent dans la fulgurance d’une seconde où tout s’aligne. Ils nous rappellent que le bonheur n'est pas une ligne d'arrivée lointaine, une chimère après laquelle courir, mais une succession de petits riens sauvés du naufrage, une réminiscence de liberté, l'évocation d'un tableau ancien, la promesse d'un prochain voyage à la voile, ou la simple conscience d'être vivant, ici et maintenant.

Alors, entre deux perfusions, entre deux moments suspendus, laissons cette petite musique intérieure reprendre ses droits. C'est un choix lucide, un acte de résistance pure face à la fatalité. Laissons la lumière entrer par les fissures de l'armure, et l'esprit vagabonder là où les aiguilles, fort heureusement, ne pourront jamais l'atteindre.

Guido - Christophe Semelier

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