L'Art d'être Soi

L’art d’être soi dans un monde de copies, c’est le grand chantier d’une vie sans garde-fou.

Dès le premier souffle, on nous jette sous les projecteurs d'un théâtre déjà monté. La pièce est écrite, les rôles sont distribués, les décors peints, les trajectoires fléchées. On nous apprend la langue commune, les manières acceptables, et cette manie d'éteindre nos feux pour ne pas faire d'ombre au troupeau.

Pourtant, sous le bruit du monde, il y a un secret plus vaste. Une fréquence pure. La vraie tragédie n'est pas de rater l'or, de couler ou d'échouer. La tragédie, c'est d'exceller dans le rôle d'un autre. C'est d'abandonner son âme sur l'autel de la norme, puis de rentrer seul, le soir, s'enfermer dans la cage d'un regard qui ne nous appartient même pas.

Vouloir plaire à chacun est une abdication lente. C'est effacer son visage dans une eau troublée. Le jugement des autres n'est qu'un miroir truqué, à vouloir s'y ajuster, on s'y rabote, on s'y taille dans la chair. On rabaisse sa propre lumière pour rassurer la pénombre des voisins. On devient une ombre polie, applaudie par des spectateurs de passage qui fuiront la salle au premier coup de vent.

Mais le regard des gens ne parle jamais de nous. Il ne raconte que leurs propres failles, leurs peurs étriquées, leurs rêves abandonnés au bord du chemin. Voir un homme debout, aligné sur son axe, renvoie le résigné à son propre renoncement. Leur hargne n'est que le cri d'une cage fermée.

Au bout du compte, il existe une loi brute, sans détour, on naît seul, et l'on repart seul. De la première traversée jusqu'au dernier ancrage, la seule compagnie constante, c'est cet esprit souverain en nous. Nul autre ne ressent nos tempêtes intérieures, nul ne portera nos doutes, nul ne tiendra la barre à notre place au cœur de la nuit.

Les compagnons de route aussi chers soient-ils ne font que partager un tronçon d'île, une escale, une saison. Puisque la traversée est personnelle, pourquoi immoler nos passions sur le pyral des attentes d'autrui ? Pourquoi sacrifier sa vérité pour un monde qui s'éparpillera demain ?

Tomber les masques est un acte de tri absolu. Cela fait fuir ceux qui n'aimaient que le rôle joué, et libère la place pour les êtres véritables. Ceux qui n'exigent aucune case, ceux qui accueillent la totalité d'un homme ses angles d'or, ses zones d'ombre, ses blessures et ses élans.

Quitter le théâtre, c'est cesser la grande fatigue. Ressembler aux autres demande une énergie folle. Être soi, c'est enfin poser les armes. C'est la fin de l'effort inutile. C'est l'alignement parfait.

Au dernier couchant, quand le silence se fera sur le pont, la seule question qui comptera ne sera pas de savoir si nous avons plu. La seule question sera,  Ai-je honoré ma propre existence, sauvage, libre et sincère ?

Le plus beau cadeau à s'offrir aujourd'hui, c'est de saluer la petitesse d'un sourire distrait, de lâcher les amarres, et de marcher, enfin, vers son propre sommet.

Guido - Christophe Semelier

Ajouter un commentaire